Souvenirs #001 Le cyclone Geralda de 1994

Tous les ans, pendant la saison des pluies entre novembre et avril, Madagascar est susceptible d’être traversé par des cyclones plus ou moins violents. Beaucoup de ces cyclones passent avec juste un peu de vent et de pluie, mais certains ravagent tout sur leur passage et laissent des souvenirs indélébiles dans les villages, en ville et dans nos têtes.

Un jour, en 1994, alors que le cyclone Geralda passait par Tananarive, ma mère nous envoie ma sœur ainée et moi, acheter du charbon de bois pour faire à manger. Une longue file chez le marchand, il continue de pleuvoir, le charbon est trempé et coûte super cher. En voyant ça, ma mère décide à 11h du matin qu’on doit « rentrer »

Comme pas mal de collégiens et de lycéens Malgaches, nous faisions nos études en ville, mais habitions officiellement dans un petit village reculé. En effet, il n’y avait à la campagne que des écoles primaires. A partir de la 6ème, certains continuaient en ville, beaucoup d’autres poursuivaient leurs études dans les champs, directement à l’école de la vie.

Plutôt amies des stylos et des feuilles que des bêches et des vastes plaines à labourer, nous étions donc des collégiennes citadines. Mais il fallait quitter la ville ce jour là, nous n’aurions jamais tenues financièrement puisque le prix de tout augmentait au fur et à mesure que l’eau montait dans les rues à cause de la pluie déversée par Geralda.

Nous voilà, toutes les trois (ma mère, ma sœur aînée et moi-même) parties pour « rentrer » à plus de 70km de là. Longue file à l’arrêt du taxi-brousse, d’autres familles ont pris la même décision que nous. Nous devons changer de taxi-brousse 2 fois et marcher à pied sur 12km à peu près.

On a déjà fait ce trajet des dizaines de fois sauf que nous partions toujours à l’aube pour arriver à destination avant la tombée de la nuit. Là, on a quitté la capitale vers 11h et je n’imaginais absolument pas que j’allais vivre un moment fort, dont je me souviendrais encore en 2013, presque 20 ans plus tard.

Les beaux paysages, verdoyants sous le crachin, défilent devant nos yeux alors que nous sommes bercées par les grincements du vieux taxi-brousse qui nous ramène chez nous, enfin à 12km de chez nous. Il est aux alentours de 17h quand nous arrivons au terminus du taxi-brousse, plus aucune solution à part marcher.

La pluie a cessé brièvement comme pour nous encourager dans la longue marche qui nous attend. Voici donc trois petites silhouettes marchant sur les sentiers de terre rouge. Nous marchons vite, enfin le plus vite que nous pouvons, pour profiter le plus longtemps possible des derniers rayons du soleil. Celui-ci est caché derrière d’épais nuages et la nuit ne tarde pas à tomber.

En ville, on aurait eu les poteaux électriques, les routes en asphalte et d’autres détails rassurants. Dans ces montagnes, nous sommes guidés par nos habitudes, devenus nos seuls yeux dans cette obscurité totale, sous une pluie qui a repris de plus belle. Aucune lumière à l’horizon et à certains moment, je m’amuse à marcher les yeux fermés. On aurait pu être rassurées en passant par les villages, mais en fait, les chiens nous aboient dessus 🙂 On évite de hurler ou de courir pour qu’ils ne nous poursuivent pas  et ne nous mordent pas quelques bouts de nos fesses déjà bien trempées par la pluie qui n’arrête plus.

On ne peut pas marcher à travers les rizières et en sautant par-dessus les ruisseaux comme on avait l’habitude de faire quand on emprunte le même chemin en plein jour. Nous devons suivre la route principale que nous ne connaissons pas par cœur. Elle est plus longue et plus terrifiante.

Cette nuit là, je n’ai pas regardé l’heure à laquelle nous sommes arrivées au village. Nous étions bien fatiguées et au bord des larmes. J’aurais regardé l’heure moi, si j’avais su que j’allais en parler aujourd’hui 🙂

Les jours suivants, nous étions de nouveau des enfants normaux, à jouer avec insouciance. On est resté deux semaines au village parce que quand l’eau monte en ville, les maisons en tôle des bas quartiers sont inondés et notre école (un collège public) est confisquée pour accueillir les sans abris temporaires. Donc on n’avait pas école jusqu’à ce que les eaux descendent : c’était toujours ça de gagner 😛

C’était il y a 19 ans et aujourd’hui, les eaux montent toujours quand il pleut beaucoup. Les cyclones continuent de ravager les petits villages et certaines personnes profitent toujours des aides destinées aux victimes! Il manque toujours les infrastructures pour que les enfants étudient aux villages. Les routes sont toujours en terre battue, sans poteaux électriques.

Oui, Madagascar, c’est aussi ça… (par contre, je ne suis plus obligée de marcher à pied sur 12km pour aller au village, c’est toujours ça!)

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13 réflexions sur “Souvenirs #001 Le cyclone Geralda de 1994

  1. Très bel article! Merci de nous avoir fait partager ces moments de courage dont vous avez fait preuve devant ces situations difficiles. Très belle leçon de vie! 🙂 Cela nous fait prendre conscience aussi de vouloir changer certaines choses comme le fait que les victimes ne profitent pas des aides qui leur sont destinées, une minorité de personnes en profitent à leur place.

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  2. Mon sentiment par rapport à cet article? Tu veux vraiment connaitre mon sentiment ? Le voici: j’ai comme l’impression que tu es en train de dériver doucement mais sûrement vers la littérature ma chère…
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  3. LOL! (je ne rigole pas de l’article mais des souvenirs liés à Géralda!). Et donc, ça devait être le cyclone qui m’a le plus marqué de tous les cyclones à Mada, parce qu’on a vécu sous le signe du rationnement pendant ces jours là (non pas que l’on vivait dans l’opulence) mais pendant Géralda, on n’avait pas le droit de nous resservir, on mangeait juste assez, on n’avait pas eu de goûter…et je me souvenais que j’avais faim très faim tout le temps (d’autant plus peut être que je savais que je ne pourrais pas prendre un extra), mais je ne pouvais qu’attendre le dîner ou le déjeuner, or à cette époque je faisais encore mes entraînements du mercredi après midi et du samedi après midi, et de retour de ceux ci je crevais la dalle, mais je ne pouvais pas manger de goûter ou rien. Et je me souviens aussi que cette année là on avait aidé les parents à transporter des briques pour construire leur maison…alors que j’avais faim, qu’il pleuvait…lol …et cette année là aussi le grand eucalyptus qui bordait notre cité a été coupé en deux par le vent de Géralda, on avait eu peur parce que ses feuilles léchaient nos fenêtres et au moment où il s’est abattu, c’était en pleine nuit… ce cylone là en a saccagé des choses…c’est ainsi qu’on a rebaptisé notre Tortue Géraldine parce qu’elle saccageait pas mal la maison aussi et déplaçait nos meubles!

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  4. Moi aussi, moi aussi, mais j’étais Antalaha, même pas 14 ans, j’avais peuuuurrrr, jamais vu un cyclone de ma vie. On était dans une belle maison en dure, au 1er étage, on nous a prévenu que fallait pas aller à l’école et qu’il fallait écouter la radio sans cesse. Habiter le front de mer, à même pas 100 m de la plage et du port…fallait être vigilant car même l’eau pouvait monter…que les toits de maison en tôle pourraient s’envoler et nous couper la tête… (tout était bon pour te dissuader de mettre la tête dehors)
    J’avais qu’une envie, de voir Géralda, comme pour voir un visage…aller à sa rencontre même avec autant de peur…dans la court il il avait un arbre de « moknazy » ou « jujubes »…quand tu les vois à travers la fenêtre par terre nombreux, t’as l’impression qu’ils t’appellent…vient , vient, mais dans ta tête tu te dis, tant qu’il y aura ce bruit de cyclone qui ne rassure pas t’y vas pas! Une belle frayeur quand même… :p :p

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    • 🙂 j’aime quand vous participez comme ça sur le blog 🙂 Tu n’avais qu’une envie, voir Geralda en face…quelle courageuse ado de 14 ans. Mais même si tout ça a été dur, moi qui marchais sur 12km, Bonbon Anglais qui avait faim et toi qui avais peur de te faire couper la tête, ça laisse de doux souvenirs parce que le côté effrayant a vraiment laissé place à ces petites choses auxquelles on pense avec un sourire en coin et qu’on raconte avec poésie 🙂 Ah et vous viviez à 100m de la plage? La chance quand même ^^

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  5. C’est un peu triste, mais c’est génial d’avoir de tels souvenirs à raconter, la vie des jeunes de nos jours est plutot… plate! Moi, le seul souvenir que j’ai eu de Geralda (j’avais 5 ans et demi à l’époque), c’est ce jeune garçon qui avait frappé à notre porte, pour demander si on avait de la nourriture pour les cochons (« varikisoa »), ma mère lui avait demandé pourquoi il marchait encore sous cette pluie battante, il avait répondu  » parce que ma mère m’a obligé ». Je pense que ce fut la première fois que j’avais éprouvé de la tristesse sincère pour quelqu’un. Je m’en souviendrai toute ma vie,

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    • ma sœur avait aussi le cœur serré en lisant ce billet. Moi non bizarrement, j’avais surtout en tête plein d’images restées vraiment gravées à jamais dans ma mémoire. Je me souviens même qu’on avait un « glouglou » (tu ne sais pas ce que c’est j’en suis sûre) chacune huhu

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  6. Ping: La cloche de l’église s’est tue.Le maki criait d’effroi. | Une goutte d'eau dans l'océan

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