Dans la peau d’un cultivateur malgache

23:45

En ville, on se couche à peine à cette heure là pour se reposer de la journée. Le cultivateur lui, se lève pour se préparer parce que c’est le jour du marché. Il allume son feu de bois dans la pénombre de sa petite cuisine et prépare son vary sosoa à la lumière de sa lampe à pétrole. Le marché se trouve à près de 40km et la route est longue pour y arriver. Heureusement que le village est desservi par un taxi-brousse. Un seul taxi-brousse qui reviendra en fin de journée. Ce seul taxi-brousse qui part à 00:30

00:30

Les jeunes noctambules des villes commencent à peine à bien s’amuser et à sentir l’ambiance monter. Là-bas au loin, plusieurs cultivateurs sont déjà prêts, assis dans le taxi-brousse pour aller au marché. Plusieurs sacs contenant une partie de leur récolte sont attachés sur le toit de la vieille voiture. Ils sont prêts pour faire les premiers kilomètres en vacillant dans tous les sens. L’état des routes est effroyable pendant la saison des pluies. Heureusement qu’une grande partie du trajet se fait sur une route nationale en asphalte.

06:30

Le jour se lève et le taxi-brousse arrive enfin à destination. Une panne l’a retardé en route, mais les passagers n’ont pas le temps de se reposer. Ils sont déjà en train d’installer leur marchandise sur une natte de fortune, à même le sol. C’est la saison des ananas. Les fruits ont terminé de s’imprégner du soleil. Leur couleur orangé et leur bonne odeur laissent imaginer ce goût très sucré et cette chair très juteuse. Oui, mais beaucoup de gens en ont cultivé et l’ananas est le produit phare du marché. Le marché en est littéralement inondé et il faut vraiment bien séduire le client pour réussir à vendre. Et si on veut vendre, il faut proposer le meilleur rapport qualité/prix. Les ananas se vendent alors à des prix dérisoires: deux pour 500ar! Ce n’est rien du tout. Pour comparer avec l’euro, on pourrait s’acheter 12 ananas de taille moyenne avec 1€.

#long_silence

Comment est-ce possible? Ce sont pourtant de très bons produits. Les cultivateurs ont passé toute une saison pour les planter, les entretenir, les surveiller la nuit contre d’éventuels voleurs. Ils les ont cueilli de leurs mains nues et ils se sont levés à 23:45 pour venir les vendre au marché. 23:45 bordel! J’ai envie de dire que ce n’est pas juste, mais ils sont heureux de vendre leur récolte. Quand les quelques sacs remplis d’ananas seront vides, ils pourront faire le marché à leur tour. Acheter du café en grain, du sucre, de l’huile, du pétrole pour la lampe. Ils achèteront aussi du pain, quelques friandises et surtout ils auront quelques billets à garder précieusement sous l’oreiller pour subvenir aux besoins de la famille jusqu’à la récolte d’autres produits. En effet, ils ne cultivent pas seulement de l’ananas. Ils cultivent aussi du riz, des patates, du haricot vert, des pois bambara, du taro, du maïs et tout ce que leur terre peut produire. Mais l’argent gagné n’est pas à la hauteur de l’effort fourni. Ils sont heureux malgré tout. Ils rient de tout et de rien. Ils apprécient la vie.
« Ils n’ont pas la montre, mais ils ont le temps ». Ils ont le temps de cultiver plein de choses à la fois, de s’occuper de leurs enfants avec pratiquement aucun moyen, de faire des kilomètres à pied quand ils doivent surveiller leurs plantations situées à plusieurs endroits différents. Ils ont le temps de rester tranquillement à l’ombre de leur maison pour reprendre leur souffle…
En se levant à 23:45, on a quand même une putain de longue journée devant soi.

Moramora

Après chaque billet « portrait », je me rends compte qu’en fait, les gens pauvres, surtout ceux de la campagne se contentent de ce qu’ils gagnent même si c’est peu. Ils semblent apprécier leur vie malgré tout. Pourquoi les plaindre ? J’imagine qu’ils nous plaindraient s’ils voient qu’on se couchent à 23:45 parce que le boulot a pris du retard. Ils nous plaindraient s’ils voient à quel point on du mal à se réveiller à 7h du matin. Pourquoi les plaindre? Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt après tout.

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9 réflexions sur “Dans la peau d’un cultivateur malgache

  1. 😀 ça me rappelle une petite anecdote quand on était dans une colonie de vacances qui s’est passée dans les montagnes d’Andringitra (entre Fianarantsoa et Ambalavao)! Et donc les organisateurs avaient fait en sorte que l’on rencontre des paysans et qu’on se pose les uns (les « citadins ») et les autres (les « paysans ») des questions sur nos modes de vie…et donc, un me demande « mais pourquoi vous les gens de la ville vous vous réveillez le matin et vous allez courir? Ça vous sert à quoi? ». C’est à ce moment là que je me suis rendue compte que oui on vit vraiment dans des « mondes » différents! Pour la petite histoire, je lui ai répondu pour nous maintenir en bonne santé, et en bonne forme parce qu’on a des vies très sédentaires et ils ont rigolé genre mais vous êtes fous les gens de la ville :p

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  2. Très bien écrit, comme d’habitude ! ça laisse place à la réflexion, surtout ici, en France, où on se plaint de tout et de rien !

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  3. Bonjour Soahary, j’aime beaucoup tes photos !
    Je commente sur un billet au hasard, ça m’embete un peu mais j’ai pas trouvé d’adresse email 🙂
    Je fais un rapport de stage sur tana, est ce que je peux t’en emprunter quelques unes pour les mettre dedans ?
    Je citerais ton nom et ton blog bien sur

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  4. Ping: Une semaine à la campagne: l’ananas | Une goutte d'eau dans l'océan

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