La malédiction des jumeaux de Mananjary

Mon père voyageait pas mal dans le sud-est de Madagascar il y a quelques années et c’est la première personne à m’avoir parlé des jumeaux de Mananjary. Il racontait alors comment des parents abandonnaient leurs jumeaux dans un champ de café et qu’une association les y récupérait. Les parents attendaient alors que les gens de l’association viennent récupérer les enfants avant de partir. Cette situation reflète bien le cas de ces familles tiraillées entre les superstitions et l’amour de leurs enfants.

Je vous parle des jumeaux de Mananjary, une localité qui se trouve dans la partie sud-est de Madagascar. C’est le pays de l’ethnie Antambahoaka. Les Antambahoaka ne peuvent pas les garder parce que c’est fady! C’est tabou! Ce tabou remonte à longtemps et de nombreux mythes en expliquent les raisons. Ils pensent que les jumeaux portent malheur. Un Roi aurait péri dans une bataille parce que sa femme a oublié l’un de ses jumeaux au palais. Ils ont fait demi-tour pour récupérer le bébé et sont tous tombés aux mains de l’ennemi. Il paraîtrait également que les Antambahoaka ne conçoivent pas qu’un homme puisse avoir deux enfants d’un coup. Les jumeaux sont pour eux la preuve de l’infidélité de leur femme. Et ce ne sont que des exemples. Pas mal d’histoires « justifient » cette tradition.

Les Antambahoaka qui gardent des jumeaux s’exposeraient à toutes sortes de malheurs: maladie, pauvreté, mort etc. Considérés comme des animaux, les jumeaux n’ont pas le droit d’entrer dans la maison du roi coutumier (ni d’aucun autre villageois d’ailleurs) Ils n’ont pas le droit de travailler dans les champs. Les parents qui décident de les garder peuvent être chassés du village. Et comme une ultime exclusion, les jumeaux n’ont pas le droit d’être enterrés dans le caveau familial parce que les humains ne reposent pas avec les animaux. Si on y enterre des jumeaux, toutes les âmes des ancêtres sortiraient pour hanter les vivants.

Certains parents se séparent des deux jumeaux à leur naissance, d’autres abandonnent seulement l’un d’eux en étant persuadés que les deux ne doivent pas se regarder dans les yeux sinon l’un ou l’autre mourra. Ceux qui se débarrassent des deux ont plusieurs solutions: les laisser à l’entrée de l’étable pour que les zébus les piétinent jusqu’à la mort, les mettre dans un sac et les noyer, les abandonner dans des champs de café (et il paraît que le champ devient très fertile par la suite) Mais ces sentences de mort se pratiquaient surtout jadis et elles n’existent pratiquement plus. De nos jours, les jumeaux sont abandonnés dans la majorité des cas. Heureusement, l’amour triomphe parfois et certains parents les gardent malgré tout, à leurs risques et périls.

De telles choses horribles existent de moins en moins grâce à des associations qui recueillent ces pauvres bébés. Ils sont alors nourris et scolarisés. Les associations sensibilisent aussi les villageois et certains chefs de villages ont su ignorer les légendes et les superstitions. Ils ont choisir d’accepter les jumeaux au sein de la communauté même si ça reste rare.

Mon amie blogueuse (qui tient VIPBOX Madagascar) m’a demandé d’en parler après avoir regardé un film écrit et réalisé par Philippe ROSTAN sur les jumeaux maudits de Mananjary. Je la remercie pour les extraits que je vous partage ci-après:

Bonjour,
Nous sommes les producteurs du film et vous remercions de parler du beau et émouvant film de P. Rostan, émouvant. Ce film est en train de faire changer les mentalités.
Cependant, nous vous rappelons qu’il est interdit d’utiliser son film. D’autre part, les réalisateurs de films documentaires ne sont pas des Spielberg.
Nous vous remercions de retirer tous les extraits et d’en laisser qu’un court extrait de 3 minutes au maximum.
Nous vous remercions de votre compréhension.

Jacques Maurice
Le producteur

Je suis absolument désolée d’avoir partagé le film sur le blog. Je ne savais pas du tout que c’était interdit. Je comprends tout à fait la demande du producteur et je le remercie de son commentaire. En tout cas, je lui tire mon chapeau pour ce film émouvant qui aidera certainement à faire évoluer les choses.

Ils ne savent pas que les jumeaux n’ont rien avoir dans les malheurs qui peuvent s’abattre ou non sur eux. Ils ne connaissent pas grand chose aux explications scientifiques sur les grossesses gémellaires. Ils s’attachent (trop?) à leurs traditions. Donc il ne faut pas les juger. D’ailleurs, ces parents Antambahoaka aiment et s’attachent à leurs enfants. Les mamans ferment les yeux à l’accouchement pour ne pas voir les bébés de peur d’avoir des souvenirs trop douloureux en repensant à leur visage. Beaucoup de mamans abandonnent les bébés à contre cœur, mais en étant persuadée que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Beaucoup de parents fuient le village au lieu d’abandonner les bébés. D’autres choisissent de les garder coûte que coûte. D’autres encore sont déjà venues récupérer leurs jumeaux dans les centres et les orphelinats.

Cette tradition est terrible, mais on peut faire quelque chose. On peut sensibiliser les gens pour qu’ils comprennent qu’il n’y a rien de dangereux à vivre avec des jumeaux. On peut aussi s’assurer que les jumeaux abandonnés aient un bel avenir…

PS: J’ai pu lire ici et là que l’ethnie Antambahoaka n’est pas la seule au monde à bannir les jumeaux.

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11 réflexions sur “La malédiction des jumeaux de Mananjary

  1. Je regarderai les extraits prochainement, il est vrai que c’est terrible ça pourrait même paraître cruel. Ce sont des choses qui peuvent être changées, et encore une fois je ne crois pas que ce soit seulement question de traditions ou coutumes, au delà de tout ça il doit surtout avoir la peur du regard des autres. Aucune mère ne veut abandonner son enfant. Donner la vie devrait et est surtout la plus belle chose au monde pour une femme, être « maudit » pour l’avoir donner doit engendrer de terribles souffrances. Les mentalités et coutumes changent au fur et a mesure et même si l’on respecte les autres et leur manières de vivre, certaines doivent cesser…
    Question : je ne sais pas a quoi ressemble la ville que tu as cité dans ce post, est ce que cela ce fait encore dans les grandes villes ?

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    • Non, c’est une localité assez reculée (à 500km d’Antananarivo, la capitale) sans pour autant être un village enclavé. Il me semble que Mananjary est desservi par une route nationale, mais on ne pourrait pas le qualifier de grande ville pour autant. En fait, cette tradition se pratique sur Mananjary même et surtout dans les petits villages de la région qui sont vraiment enclavés. Je crois aussi que les Antambahoaka ne rejettent pas leurs jumeaux s’ils ne vivent pas dans cette région parce que je n’ai jamais entendu d’histoire d’abandon de jumeaux par des parents Antambahoaka à Antananarivo par exemple.

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  2. 😀 Mananjary…la ville natale de ma grand-mère! Franchement ce n’est pas une grande ville, c’est assez petit! la route pour y aller c’est une route « nationale » mais bon, ha! il faut vraiment s’accrocher pour y arriver!
    En ce qui concerne les jumeaux, oui ça peut paraître bizarre vu de loin… même de près, tout ce que je peux dire c’est que ce n’est pas généralisé…que maintenant, ils sont plus « pratiques » on va dire? en gros, j’ai un cousin de mon père qui a eu des jumeaux et la solution qu’ils ont trouvé c’est de ne pas avoir les jumeaux élevés ensemble mais d’avoir confié l’autre à la soeur de la mère…(toujours cette histoire de force que les jumeaux auraient quand ils sont ensemble!)

    Mais Mananjary c’est aussi la ville du Sambatra…ça ne se produit que tous les 7 ans…et cette année il y en a (j’aimerais vraiment y assister! lol! :p )

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    • Ça fait que les jumeaux ne peuvent jamais se côtoyer, même ne jamais se connaître ? Est ce qu’on leur cache l’existence de leur jumeau ?
      C’est drôle car pendant un temps en France il y avait une sorte d’émission a la TV ou justement les candidats étaient jumeaux et devaient gagner des épreuves avec ce « lien » deviner les mêmes choses, répondre la même chose, etc. Je ne me rappelle plus du nom de cette émission. Mais bref tout ça pour dire qu’au final très peu donnaient les mêmes réponses ou faisaient les mêmes gestes… Je n’étais pas trop fan c’était un peu de la mise en scène phénomène de foire.

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    • Bonbon Anglais: Alors le Sambatra, il faudrait que tu en parles. J’en entends souvent parler, mais je ne sais pas de quoi il s’agit dans les détails 🙂 En fait, je te lis et je me rappelle que cette histoire de jumeaux qui ne peuvent pas vivre ensemble ne concerne pas seulement les Antambahoaka parce que même dans la campagne d’Antananarivo, certaines familles séparent les jumeaux parce que l’autre tombe malade quand l’un l’est et les parents ont peur de les perdre tous les deux. Pour conjurer ce « sort » ils séparent les enfants (ils ne vivent juste pas sous le même toit mais pas que l’un ou l’autre est rejeté ou quoi que ce soit) Ils appellent aussi les enfants avec d’autres prénoms parce que le prénom initial ne leur convient pas. Il faudrait que j’en sache un peu plus sur tout ça parce que ce n’est pas si simple en fait quand on y pense.

      Ana: Je crois qu’ils savent que leur jumeau est quelque part (parce que dans le reportage, une petite fille explique qu’elle ne doit pas regarder sa jumelle dans les yeux) Est-ce qu’ils ne se rencontrent jamais? J’imagine que non dans les familles où le tabou est encore très important. Mais heureusement maintenant le phénomène n’est pas généralisé.

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  3. J’ai le coeur lourd en voyant les 1ers témoignages.
    ça reste tabou d’en parler du sort de ces enfants devant une caméra je suppose. Je pense même qu’il faut montrer cette video aux gens à Manajary. (c’est juste une suggestion)
    Je ne sais pas comment ça peut se faire.
    bravo encore pour ton article. 😉

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    • J’ai eu le cœur lourd aussi tout le long 😦 j’ai versé ma petite larme quand l’un des grands jumeaux dit que reposer dans le caveau familial serait pour lui une grande victoire. ça m’a vraiment bouleversée

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  4. C’est un peu comme les « zanak’alakaosy » (je ne sais plus comment l’écrire), les enfants qui naissent au mois de février et qu’on dit porter la poisse. Pour conjurer cette poisse on met l’enfant devant un enclos et on fait sortir les zébus, si l’enfant n’est pas piétiné, il sera qualifié de « normal », sinon ben il avait la poisse tout simplement. On ne fait pas ça chez moi, mais on dit quand même que les enfants du mois de février ne sont pas « finis », c’est pour ça que dès qu’un enfant est un peu « étrange » (aux yeux des gens j’entends), on pense toujours qu’il est né au mois de février, donc il lui manque un grain.

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    • je suis zanak’alakaosy. Ma grand-mère qui est à fond dans ces trucs là me l’a répété des milliers de fois quand j’étais petite. Elle ne le disait pas méchamment, mais plutôt comme une fierté quand j’avais de la chance sur certaines choses (mais sur des choses banales du quotidien j’entends) Mais on ne m’a pas laissée à l’entrée de l’étable pour tester ma poisse, rassurez-vous hihi. Maintenant, j’en ris et là, j’avoue que je suis fière de le dire même si je ne crois pas que ça ait un quelconque impact sur ma vie. Je suis fière parce que je suis différente aux yeux de ceux qui y croient. En plus, je suis différente en bien parce que je ne pense pas avoir particulièrement la poisse par rapport aux autres

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