Mon beau-frère a dit à sa femme que nous attendions le médecin

Bonjour à tous.

Aujourd’hui, nous avons une autre invitée: Iary Rabe. Elle partage avec nous une expérience triste. Une de ces situations qui ouvrent les yeux sur des réalités bien malagasy. Madagascar, notre beau pays, peut en faire rêver beaucoup et faire vivre des cauchemars à d’autres. Je vous présente donc ce que Iary Rabe a vécu, une nuit…une nuit d’horreur! Ce son ses mots, sa douleur, ses mauvais souvenirs.

« Je rentre tard du travail comme d’habitude. Je suis rentrée en bus car mon mari était malade et ne pouvait pas me récupérer au bureau. Notre cadet ne dort pas encore, il nous attend toujours. Normalement, il dort vers 22h. Cette nuit-là non, rien à faire, il joue encore avec nous à 23h. Je commence à somnoler, laissant mon fils avec son père. Qui est encore malade …

Au-delà de minuit, le téléphone sonne ! Mon époux et moi regardons l’écran ! C’est ma mère ??? Beaucoup de choses défilent dans nos têtes très vite, Dada qui est malade là-bas …Je ne décroche pas, mon mari dit « je décroche », on ira là-bas quoi qui se passe (toute la journée, il ne pouvait pas sortir du lit, tellement il était malade)

A l’autre bout du fil, ma mère en larme nous dit avec sa petite voix :

  • Venez, Dada est malade. On ne sait pas ce qu’il a, il ne parle plus, ses yeux ne cligne presque plus!
  • Ok on vient tout de suite

On prend n’importe quoi pour se couvrir, j’ai très mal au ventre tout à coup. Je me souviens que mon époux n’a pas pris de vêtement chaud. Il a pris un vieux T. shirt déchiré à l’épaule.

Ma mère rappelle « venez vite svp, on ne sait pas quoi faire ». Elle est seule avec ma petite sœur et ses deux enfants. Mon beau-frère travaille de nuit ce jour-là et ne rentrera que vers 1h.

Très vite, nous sommes en route, on passe récupérer mon autre beau-frère, on arrive là-bas vers 1h par-là ! Mon beau-frère a eu le temps d’arriver, de réveiller leurs voisins. Quand on arrive, ils sont déjà en train de porter mon père dans une couverture. Ils sont déjà en train de descendre l’escalier.

Je me souviendrai toujours de ce visage en désarroi de mon père ! Les deux joues creusées, les yeux ne se fermant pratiquement plus, la respiration très difficile.

On le met dans la voiture de mon beau-frère, sa tête dans les bras de Neny, je suis au niveau de ses jambes ! Mon époux et mon autre beau-frère sont dans notre voiture avec les affaires de Dada ! Il sera hospitalisé … bien sûr, cela va de soi.

On lui parle, on lui dit de ne pas pleurer, on prie, on … je ne sais plus pendant que la voiture roule à toute vitesse bravant gros trous sur la route, tournant, rondpoint …Où on va l’amener ? Mon beau-frère nous dit qu’on va l’amener à l’hôpital 1 car c’est là qu’il a amené sa maman diabétique aussi, qui avait une crise plus grave que celle de mon père là ! Cela m’a remonté le moral. Dada va évidemment s’en tirer !

Hôpital 1 :

On arrive, mon beau-frère qui a conduit la voiture sort, il va parler à une infirmière ou un médecin de garde je ne sais pas trop ! Elle lui explique quelque chose ! Je sors pour comprendre, elle regarde de loin dans la voiture, pour voir l’état du malade semble-t-il. Elle nous dit d’aller à l’hôpital 2. Apparemment, elle aurait dit à mon beau-frère que l’hôpital 1 ne traite pas de cas médical, mais seulement les accidentés et les blessés.

Hôpital 2 :

On arrive, les hommes (mon époux et mes deux beaux-frères) parlent aux deux femmes , des infirmières probablement, assises sur la porte de l’urgence. Elles prennent 10.000 ans pour se lever. Elles vont à l’intérieur, un homme sort une chaise roulante. Nous expliquons que Dada est quasi inconscient et ne pourra pas s’asseoir sur cette chaise roulante.

Le M. de la chaise roulante rétorque « Il n’y a pas de brancard en tout cas hein ! Ni de lit ! » « Comment on fait avec le malade alors ? » « Bah je n’en sais rien, à vous de voir, je ne fais que vous informer c’est tout hein ! Regardez, il y a des gens-là qui dorment par terre hein » Et il change déjà la direction de sa chaise roulante pour la faire rentrer à l’intérieur.

Très vite on prend la décision d’aller à l’hôpital 3, encore plus loin mais au moins, c’est là que dada s’est fait opéré auparavant.

Hôpital 3 :

On arrive à l’urgence. Un médecin qui a déjà reçu mon père auparavant sort. Il discute un peu avec les hommes. Il est resté aussi gentil qu’avant, au moins. Il vient au niveau de la voiture, regarde Dada et nous dit que Dada a besoin d’une machine dont l’hôpital 3 ne dispose pas ! On lui demande s’il peut quand même faire quelque chose. Il nous dit que le prendre comme ça sans cette machine équivaudrait à ne rien faire.

Il nous conseille deux hôpitaux de plus en plus loin qui ont cette fameuse machine, on ne sait même plus quelle heure il est ! Cap vers hôpital 4 ! Dada est de plus en plus fatigué !

Hôpital 4 (un hôpital religieux) :

Le médecin sort tout de suite. Il nous dit qu’il n’a plus de chambre, ni de machine dispos ! Mais il a quand même voulu consulter Dada ! On le sort de la voiture. Il dit qu’il va juste lui administrer quelque chose (un sérum) pour faire monter le niveau de sucre, pour que Dada soit assez fort pour aller au prochain hôpital ! Il teste le niveau de sucre, c’est très bas effectivement. Il administre un sérum et lui met une masque d’oxygène.

Maintenant Dada a du mal à respirer, il fait du bruit en respirant.

Ma mère a montré au médecin les résultats des analyses que Dada a fait deux jours auparavant. Le médecin nous dit que Dada a un grave problème de reins, que ces derniers ne fonctionnaient pratiquement plus, c’est pour cela que le taux de glycémie est aussi instables ! Il dit aussi que Dada a besoin d’une dialyse d’urgence. Il nous conseille un autre hôpital, hôpital 5.

On le remet dans la voiture, je dis à Neny que je vais tenir sa tête et son torse. Neny s’est mis au niveau de ses jambes. On continue de lui parler. Je lui caresse la tête. Je sèche la petite larme au coin de ses yeux. J’aime mon père. J’ai beaucoup de tendresse pour lui !

Il respire avec beaucoup de bruit, …

Hôpital 5 :

On est dehors. Le portail est fermé. On klaxonne. On demande au gardien d’ouvrir. Il met un temps fou à ouvrir. Au moins on est dans l’enceinte de cet hôpital prestigieux :/

Le dentier de dada bouge dans sa bouche. Il a toujours du mal à respirer ! Puis … silence, il n’y a plus de bruit …

« Neny ô … tsy miaina intsony izyyyy… » (Neny, il ne respire plus)

« Aiza ? … » (fais moi voir)

Puis il s’est remis à inspirer une fois, expirer et c’est fini… Je ne sais pas à quel moment j’ai enlevé son dentier de peur qu’il ne s’étouffe ! Neny m’a demandé de la remettre en place pour qu’il ne soit pas moche. Je n’y suis pas arrivé ! Neny l’a fait. On dirait qu’il s’est laissé faire. Je crois qu’il était déjà mort à ce moment-là !

Je ne sais pas à quel moment j’ai dit aux hommes que Dada ne respirait plus. Une infirmière sort après une éternité … on lui a dit qu’on dirait qu’il ne respirait plus (je suis incapable de raconter les choses dans la vraie chronologie dans cette partie hôpital 5),. L’infirmière a regardé Dada et elle a rebroussé chemin en courant…

Je pleurais. Neny pleurait. Les hommes était silencieux ou pleuraient sans faire de bruit je ne sais pas …

Ma petite sœur a appelé son mari à ce moment-là. Ce dernier nous demande ce qu’il va dire à sa femme. Nous lui conseillons de lui dire qu’on attend le médecin. C’est ce qu’il lui a dit je crois. Le médecin et l’infirmière arrivent après une éternité. Le médecin regarde de loin et dit « Tsy avotra intsony io» (on ne peut plus rien faire pour « ça ») Il ne s’adressait pas à nous mais à l’infirmière. Il n’avait même pas feint un air un peu désolé en voyant notre désespoir, nos larmes,…

Mon mari le supplie s’il peut quand même voir Dada, écouter avec son stéthoscope si Dada respirait encore, juste pour être sûr ! Il l’a fait et aussitôt a dit en tournant le dos en disant « an an ! efa tsss …» (non, c’est….) Je n’ai pas entendu la suite. Mais il ne s’adressait toujours pas à nous. Et ils sont partis aussitôt !

A un moment ou un autre, chacune à notre tour, moi et Neny avons secoué Dada pour lui dire de se réveiller. Comme dans les films ! Sauf que ce n’était pas un film. On était désespérée et convaincue qu’il allait se réveiller. Je le note car je n’ai pas envie de l’oublier ! Comme si c’était possible d’oublier !

On est sorti de l’enceinte de l’hôpital avec notre Dada qui est mort ! On était resté un moment dehors. Il était entre 2h15 et 2h30, c’était le 26 Février 2015, c’était un jeudi !

Ce jour-là, j’ai dit que j’allais écrire et raconter ce qui s’est passé ! Je viens de le faire ! Et j’ai mal au ventre. Encore. Comme à chaque fois que je pense à mon père, c’est-à-dire tout le temps ! Tout ça me révoltait et me révolte ! Heureusement que je crois en Dieu et que je crois qu’on ne meurt que quand son heure est arrivée.

J’aimerai comprendre, est ce que tous ces médecins, infirmiers, brancardiers savaient tous que Dada était déjà en train d’agoniser ? Et que c’était pour cela qu’ils se comportaient ainsi? Tous ? Je sais aussi maintenant que l’humanité des médecins dans Greys Anatomy n’est que du film, du cinéma. Je me garde de faire plus d’interprétation. Chacun se fera son propre idée sans influence.

Ce 31 Mars 2015, 19h28. »

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7 réflexions sur “Mon beau-frère a dit à sa femme que nous attendions le médecin

  1. Trop triste, je n’ai pas vécu le même rejet avec les hopitaux publiques avec une mère cancereuse et une belle mère toujours inconsciente à cause de sa maladie de rein avec L’hopital de Girard et Robic (désolée si je cite mal ce nom, tsy tadidiko intsony) et Befelatanana. Mais je ne suis peut être pas une référence, c’était il y a plus de 10ans, mais je me souviens par contre qu’il faut payer un « risoriso » à chaque étape: comme à l’urgence, dans les chambres… Partout, il faut payer avant quoi que ce soit

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  2. … il aurait peut-être fallu payé dès le départ? on aurait été reçu à l’hopital 1!
    Nous n’y avons tout simplement pas pensé !!!

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    • peut-être…être trop droit ne paie pas à Madagascar. Il faut faire comme tout le monde sinon tu balades ton père mourant dans tout Tanà 😥 alika ilay fiainana. Il faut s’habituer à payer, apprendre aux enfants à payer, faire en sorte que payer soit un simple réflexe. Pays maudit!

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  3. OOOOooo … J’ai les larmes aux yeux en lisant cette histoire. Si seulement les médecins avaient été un peu humain, ton père aurait été sauvé.
    C’est trop triste. Toutes mes condoléances.

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  4. Mon frère m’a raconté qu’un jour il a « ramassé » une femme évanouie dans la rue et l’a emmené à l’hôpital. Le médecin lui a dit « tu as de l’argent au moins ? ». Mon frère ne voulant pas payer, le médecin a pris tout son temps jusqu’à ce que finalement la dame s’est réveillée toute seule.
    En plus à Mada, quand il y a hospitalisation, chaque jour le médecin consultant change et l’ordonnance avec. Chaque médecin demande d’acheter des médicaments différents, et si par malheur la personne meurt, les médecins n’ont même pas honte de demander à récupérer les médicaments parce que « efa tsy hilainareo intsony » (vous n’en n’aurez plus besoin). C’est lamentable !!!
    Comme dit ma cousine, quand un membre de la famille est hospitalisé à Mada, il faut déjà préparer son enterrement.

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    • d’ailleurs, c’est pour ça que plein de gens refusent d’amener des accidentés de la route à l’hôpital (parce que les accompagnateurs doivent payer une fois sur place) tout ça est horrible

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