…Dans ton pays lointain

D’épais nuages sont apparus en quelques minutes pour recouvrir le grand soleil qui nous brûlait la peau il y a quelques instants encore. De grosses gouttes de pluie ont commencé à se fracasser sur le bois joliment verni du cercueil. Cette grosse pluie soudaine marquait la fin de la journée, une journée éprouvante pour tout le monde.

J’étais à nouveau debout devant cette petite allée. Cette allée qui mène vers la porte de pierre. Cette petite allée par laquelle passe nos défunts obligatoirement. Le tombeau est une affaire d’hommes. Ils l’ouvrent, y déposent le corps et s’assurent que tout soit bien fermé en partant. Et puis, ils ne doivent rien faire sortir du tombeau. Aucune bougie, aucune tige d’allumette, aucune épingle ne doit ressortir du caveau familial, sinon, c’est le malheur assuré. Quel malheur? Je ne sais pas, mais faut-il encore poser la question? Y a-t-il pire malheur que des décès qui se succèdent dans la famille? C’est de ça dont tout le monde a peur.

Notre jeune cousin est décédé deux jours auparavant, un mardi! Un talata goraobaka dans la croyance malgache, c’est-à-dire un mardi maudit en quelque sorte. Parce que le mardi est le jour des malheurs qui se perpétuent. Je vous en parle ici. On aurait pu le mettre en terre idéalement le mercredi ou alarobia, ce jour contraire du mardi où on doit faire les choses qu’on ne souhaite pas voir se répéter à l’infini. Mais il fallait au moins deux jours pour que tout le monde puisse venir présenter les condoléances. Et puis, c’est ce qu’il faut pour se faire à l’idée que ça y est, l’enveloppe corporel ne sert plus à rien. Que poussière, tu retourneras à la poussière.

Quelques heures avant que ces grosses gouttes de pluie ne mouillent la terre des ancêtres de mon père, je suis arrivée dans une maison relativement calme. Tout le monde était élégamment vêtu de noir ou de blanc. L’ambiance était plus sereine que la veille au soir où nous pleurions, où sourire était gênant, où l’on chuchotait. Même les parents de notre jeune cousin disparu discutaient. Ils ont pu dormir un peu et se nourrir. Mais même s’ils semblaient moins abattus, ils étaient tristes. Ça se voyait dans leur regard. Ça se sentait dans leur façon de raconter de petits anecdotes sur leur enfant allongé sur cette table nappée d’un joli drap blanc et recouvert de tous ces linceuls offerts par les amis, cousins, camarades, connaissances.

Quelques groupes de gens se succédaient encore dans ce salon qui nous semblait énorme dans notre enfance, mais qui est devenu si petit devant nos yeux d’adultes. Ils venaient présenter leurs condoléances. Un discours particulier s’échange alors entre ceux qui sont assis et ceux qui sont debout. Parce que oui, les Malgaches sont unis dans la douleur. Mais au lieu de pleurer tous ensemble, il y a ceux qui sont assis, auxquels on présente les condoléances et ceux qui sont debout et qui apportent leur soutien aussi bien affectif que matériel. Le discours de présentation de condoléances est particulier. Je publierai un billet à part à ce propos. Bref…ce sont des moments aussi solennels que tristes parce qu’aucune larme ne résiste à la présence et au geste simple et plein d’amour d’un camarade et sa maman, d’une ancienne maîtresse d’école, de deux vieux amis du papa qui viennent de loin pour ce moment.

Et puis, il y a eu le culte et la sortie. Ce moment où son corps quitte la porte de bois à destination de la porte de pierre. Nous nous sommes attroupés. Il y a eu un discours et il quittait cette maison pour toujours. Et nous sommes partis à l’église pour remercier notre Seigneur et pour lire le beau poème d’un père qui doit dire au revoir à son fils bien aimé, à son ami! Et au caveau familial, le soleil tapait si fort et nous brûlait la peau. Le caveau a rapidement été entouré de grands parapluies noirs. Il y a eu quelques discours et une quête versée à la famille.

…et il fallait se séparer parce que le chemin s’arrête là pour les vivants. Le chemin s’arrête dans cette petite allée. Une mère qui accompagne son fils jusqu’à son lit de pierre. Un frère qui craque. Un père hagard, les mains dans les poches et le regard dans le vide. Et ces grosses gouttes de pluie qui se fracassent sur le bois verni du cercueil déjà refermé et qui se destine à transporter ailleurs, le corps sans vie d’un autre être aimé, qui partira trop tôt, dont le décès fera pleurer une autre mère, un autre père, un autre frère. « Toy ny tora-bato avy any an-danitra ny fahafatesana ka izay voa mangina » (la mort est comme un caillou tombé du ciel, celui qui le reçoit devra se taire!)

A Solofo, parti sans faire de bruit le mardi 14 mars 2017. Il aimait les dona kely (fist bump). Il aimait Uncle Al de Kenny G. Il aimait les génériques de film. Il souriait en silence. Il ne parlait pas. Il a toujours été notre jeune cousin Lalofo, même à l’approche de la trentaine. Il a gardé son âme d’enfant. C’était un cœur pur.
« Heureux ceux qui ont le coeur pur parce qu’ils verront Dieu »

Mandria am-piadanana

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6 réflexions sur “…Dans ton pays lointain

    • Merci Zaka Andrianilana! Oui, c’est ce qu’on devrait faire à chaque fois et on y arrive souvent, mais il y a toujours des moments où la tristesse l’emporte sur le reste 😉 Je comprendrai si ses parents n’arrivent pas encore à ne ressentir que de la joie de l’avoir connu pendant près de 30 ans. Ils doivent surtout être très tristes de cette séparation. Mais bon, le temps fera son travail et pansera toutes les blessures.

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