Le journal d’un enterrement à la campagne [suite et fin]

23 juin 2017
18:00

Nous sommes devant le corps sans vie de notre grand-père. Le seul et unique grand-père que nous avons connu et aimé. Il a fait partie de notre vie depuis toujours. Et il est là! Sans un mot… L’ambiance de la maison est si triste. On chuchote. On se dit bonjour en silence. Pas de sourire.
La journée se termine dans cette ambiance morose. De nombreux jeunes gens sont venus veiller. Ils forment plusieurs groupes et chantent à tour de rôle. Sans fanfare ni musique, tantôt des chants chrétiens, tantôt des chants traditionnels avec des textes qui s’adressent directement aux proches du défunt. Les femmes préparent du café et une petite collation pour les aider à tenir jusqu’au petit matin.
Ils sont si nombreux, venus parfois de loin, par cette nuit glaciale d’hiver…

24 juin 2017
02:38
Ma sœur me réveille en disant que c’est l’heure du recouvrement de linceuls. Bizarrement, je suis tout de suite réveillée alors que je me suis couchée 2h plus tôt seulement. Le recouvrement de linceuls est une cérémonie à part entière. C’est une affaire d’hommes, mais les femmes ne doivent pas être bien loin. Les femmes et les hommes âgés prennent donc place autour, tandis que les hommes forts s’apprêtent à manœuvrer. C’est le dernier moment où nous voyons le visage de Dadabe, notre patriarche. Quelques larmes coulent parce que c’est l’ultime adieu à notre Dadabe. Une fois son visage recouvert de linceuls, on sait qu’on ne le reverra plus jamais. Il y a toujours un sentiment bizarre quand le corps d’une personne que tu aimes est enroulé dans d’épaisses couches de linceuls.

En tout cas, un aîné prend les commandes et le reste du groupe agît donc en fonction de ce qu’il dit. Evidemment, les échanges, les questions et les explications ont bien lieu, mais c’est toujours mieux organisé quand une personne dirige les opérations. On nous informe du nombre de linceuls qui recouvriront Dadabe en sachant que tous les linceuls doivent le recouvrir même si la famille et les amis en offrent des dizaines. On ne voit pas le temps passer. La cérémonie se termine seulement à 4h et les gens qui ont manipulé le corps et qui ont enroulé et noué les linceuls sont en sueur.

Je parlerai plus longuement de cette cérémonie du recouvrement de linceuls prochainement parce que ça diffère en fonction des traditions des uns et des autres. Ici, par exemple, le défunt est recouvert selon une technique propre à ceux qui pratiquent l’exhumation rituelle. Le défunt sera alors régulièrement recouvert de nouveaux linceuls.

Notons aussi que la cérémonie traditionnelle entourant le décès et l’enterrement n’est pas comparable à ce qui se fait à la capitale et ailleurs. Ici, les gens sont encore très solidaires. Les villageois voisins viennent en masse pour présenter leurs condoléances, pour prêter mains fortes si c’est nécessaire et évidemment pour accompagner le défunt dans son dernier demeure.

Tout le monde est mobilisé au village:

  • Les aînés s’occupent de l’organisation parce qu’il faut prévenir la famille éloignée, faire imprimer les faire-part, recevoir les gens venus présenter leurs condoléances, s’assurer que Bebe (notre grand-mère) soit le mieux possible en sachant qu’elle ne peut pas être bien alors que son compagnon de toujours est parti.
  • Les hommes sont responsables de la cuisson et de la distribution du repas, depuis l’abattage des bêtes jusqu’au service. Une immense cuisine à ciel ouvert est donc mise en place et ils sont plus d’une dizaine à s’occuper du feu, de la viande, du riz, du ranon’apango, etc.
  • Les femmes s’assurent que le riz soit bien servi, que les gens ne manquent de rien à table et que la vaisselle soit faite et refaite maintes fois. La vaisselle tourne à plein régime, de jour et de nuit.

Le plus gros de la cérémonie a lieu le jour de l’enterrement parce que les gens viennent surtout ce jour-là pour présenter leurs condoléances. Venus à pied de villages qui se trouvent parfois à plus de 10km, ils restent en général sur place pour ne partir qu’après l’enterrement.

Une certaine organisation est donc de rigueur. Plusieurs groupes d’hommes se forment pour accueillir les villageois qui arrivent par le sud, le nord, l’est et l’ouest. Un premier discours de remerciement est alors fait puis les gens sont conduits à quelques bancs où ils pourront attendre leur tour pour la présentation de condoléances. Une fois les condoléances présentées, ils sont conduits vers le coin où le repas est servi. Les femmes s’affairent alors avec le couvert et le riz, les jeunes hommes quant à eux arrivent avec leur « maharitra afo » pour servir l’accompagnement à base de viande de porc et de zébu cuit tout simplement dans l’eau, avec du sel. Même si c’est une occasion triste, cet accompagnement est toujours succulent, surtout si la viande est bien tendre. C’est le vary be menaka qui n’est donc pas de rigueur seulement lors des fêtes et autres cérémonies joyeuses. On en sert aussi lors d’événements tristes comme celui-ci. Lors d’un décès,le vary be menaka est préparé et servi en silence, dans une ambiance aussi triste que solennelle. C’est une marque de reconnaissance envers les centaines de gens venus soutenir la famille dans la perte d’un être cher. D’ailleurs, il était cher à la famille et aux proches, mais aussi à tous ceux qui ont eu la chance de le connaître. Et ces repas ne sont peut-être pas préparés et servis selon les normes internationales relatives à la cuisine et à la salubrité des aliments, mais les villageois font de leur mieux pour bien accueillir leurs invités, dans le respect des coutumes locales.

Après le repas, les uns et les autres trouvent une petite place ça et là pour attendre le départ vers le caveau familial. Mon grand-père étant particulièrement apprécié des villageois voisins, proches et éloignés, le nombre de personnes venues au village en ce 24 juin 2017 est infini. Alors que nous avons commencé à les recevoir vers 08h du matin, il a fallu tout stopper vers 13h30 parce qu’il fallait le mettre en terre. Toutes les personnes qui n’ont pas pu présenter leurs condoléances à la maison peuvent alors le faire près du caveau familial, après l’enterrement.

14:00

Dadabe quitte à jamais cette maison qui est aussi le cœur du village puisque c’est sa maison. Comme toutes les étapes de l’enterrement, celle-ci nous rappelle qu’il s’en va pour toujours. Une cérémonie religieuse se tient dans la cours, sous un soleil de plomb, nous faisant oublier quelques minutes que c’est l’hiver. Dadabe est ensuite installé à l’arrière de son vieux Renault Express jaune, celui qu’on peut apercevoir depuis le ciel de Google Earth. Il a toujours demandé à ce que son corps soit transporté dans cette petite voiture que tout le monde dans les 50km à la ronde, reconnaît de loin. La voiture ouvre ce long cortège de gens qui marchent lentement à pieds, les pieds nus pour la plupart. Une longue file se forme. Nous accompagnons Dadabe dans sa maison de pierre…

Je suis certaine que tu reposes en paix, Dadabe. 
Tu étais un homme bon.
Si c’est possible, passe le bonjour à ton gendre
celui qui t’a aimé comme son père et que tu as aimé comme ton fils.
Mandria am-piadanana. 

 

 

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